Insomnie

Je dois penser à mettre le paquet de sandales à renvoyer dans la boîte aux lettres, le livreur passe demain. Et le sel fin, ça fait quinze jours qu’on n’a plus de sel fin. A propos de sel fin, est-ce que j’ai encore de la lessive ? Il fait chaud, j’arrive pas à dormir. Il faut que je dorme pourtant. Allez, dors. Respire. Détends-toi. DÉTENDS-TOI J’TE DIS. C’est pourtant simple, il suffit que je ne pense à rien. Ah, tablettes lave-vaisselle aussi, j’allais oublier. Et si je le notais ? Non, ça veut dire que je dois me lever, allumer, ça va encore plus me réveiller. Quelle heure est-il ? Minuit quarante-quatre. Pfff, je vais être fraîche demain, avec la journée que j’ai, j’ai intérêt à dormir. MAINTENANT. Est-ce que j’ai bien fait le sac de piscine de Chaton ? C’est le mardi la piscine pour lui. Lapin, c’est le lundi. Ou l’inverse ? … Zut, je ne me souviens plus. Lundi ou mardi ? J’aimerais bien l’accompagner à la piscine, parfois. Mais mardi à 14h30, c’est pas vraiment l’horaire idéal. Peut-être que je pourrais prendre une journée en octobre ? Oui pourquoi pas, après mon concours. Ah mais non, j’ai une formation juste après. Ça va pas être possible. Bon de toute façon, ça ne sera pas vraiment un moment partagé avec eux, mon rôle serait surtout de veiller à ce que personne ne boive la tasse. Je ferai plutôt une sortie nature ou culturelle. Si je peux, je l’ai déjà dit l’an dernier, et finalement, je ne l’ai pas fait. Ça craint. Je suis la mère qui n’accompagne pas les sorties scolaires. Mais bon… Ça se saurait si j’avais le don d’ubiquité. Dire que je dois avoir bouclé ce projet demain en fin de matinée au plus tard, comment je vais faire avec tout ce que j’ai à planifier l’après-midi ? En plus je suis coincée le soir, je dois aller à la réunion d’information des Seconde. Celle-ci, je n’y ai encore jamais assisté, il ne faut pas que je la rate. Je suppose qu’ils vont nous annoncer que c’est cuit pour le voyage scolaire. Est-ce qu’il faut que je me refasse vacciner contre l’hépatite B, au cas-où ? A priori c’est pas la peine, mais on sait jamais, si la médecine du travail me la demandait… il faut que je retrouve ma dernière sérologie, j’ai du en faire une avant ou après la grossesse de Chaton. Avec les échographies peut-être ? Mais j’avais du télécharger les résultats quelque part, je vais chercher demain. Ça m’éviterait de poireauter derrière tous ceux qui font le test Covid au labo, incroyable cette queue ! Je n’ai jamais vu ça. Une heure onze. J’en ai marre, ce qu’il fait chaud. Et encore, Chéri n’est pas là, c’est un vrai radiateur, je serais cuite s’il était là. J’espère qu’il dort bien, il était crevé tout à l’heure au téléphone. Enfin, qu’il dort… S’il est rentré. J’aime pas quand il conduit la nuit, j’ai toujours peur qu’un con bourré lui rentre dedans. Plus que deux ans, et normalement ça sera fini tout ça, les semaines chacun de son côté, la vie familiale par whatsapp. Dans un sens, on était déjà bien rodés pour le confinement, en fait. Il faut absolument que je pense à ne pas dire « en fait » pendant ma présentation orale. Je le dis trop, en fait. Tiens, un petit coin de frais au bord du lit. Ça fait du bien, c’est agréable. Mais ça se réchauffe trop vite. Et là aussi, sous l’oreiller. Pendant les délibérations, le jury dira « ah oui, c’est la personne qui disait tout le temps « en fait » », et ils vont rigoler. Chaud ou pas chaud, je préfèrerais qu’il soit là, je pourrais l’empêcher de dormir. On partagerait la charge mentale familiale à deux. Il est au top pour toutes ces histoires de listes de courses à faire. Pas que, mais aussi. En fait, en fait, en fait. Qu’est-ce que je peux dire à la place de « en fait » ? Chaton m’a dit un truc marrant tout à l’heure, c’était quoi déjà ? « Maman, as-tu rencontré des imposteurs aujourd’hui au travail ? » Je n’ai pas réussi à comprendre le pourquoi de cette question. Des imposteurs… Qu’est-ce qu’ils sont mignons quand même. Les grands aussi sont chouettes, on a franchement de la chance. Je ne sais pas de quels imposteurs il parlait ? Il faut qu’on réfléchisse pour le stage de 3ème de Loulou. C’est pas facile, de trouver un stage qui plaise, à 14 ans. C’est loin encore pour eux, le monde du travail. Imposteurs… Entre Chaton et Lapin qui rajoute « qui pue de la fesse » à tout bout de champ, on est gâtés. J’en ai marre de ne pas dormir. Ça m’énerve. Bon ça va, il faut que je me calme, il n’y a rien d’extraordinaire demain. C’est juste une journée un peu chargée. Ah, du café, il faut que je pense à en racheter. Demain, enfin tout à l’heure plutôt, je vais à peine avoir de quoi m’en faire un. Et une journée qui démarre sans café, c’est une journée qui démarre mal. Bon, ça suffit, je me lève. Je vais aller noter tous ces trucs, ça me videra la tête. MINCE MAIS J’AI OUBLIÉ DE PAYER LE CENTRE DE LOISIRS ! Allez, ce qui est fait n’est plus à faire. Je rallume mon PC et je le fais tout de suite. Hein… Mais c’est quoi ces deux jours facturés avec majoration ? Où est-ce qu’on trouve l’historique des inscriptions dans leur truc ? Ah, voilà. Mais n’importe quoi, il n’était même pas inscrit ces jours-là, il était chez papi et mamie. Hop, un petit mail. Ils vont me prendre pour une dingue à la mairie, la nana insomniaque qui envoie des mails de réclamation à une heure vingt-deux. Bon, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? La liste des courses. Sel fin, lessive, produit lave-vaisselle, café. PQ aussi. Glace vanille pécan. C’est Poupette qui va garder les petits pendant la réunion d’information des Seconde, ils vont manger quoi ? Je ne comprends pas pourquoi ce frigo est toujours vide. Le problème, c’est que quand je fais de trop grosses réserves, ils n’ont pas faim et ça périme, et quand il n’y a presque rien, ils ont la dalle. Insoluble. Ils me font le coup souvent avec les bananes. C’est drôle, le soir parfois, on les entend rentrer discrètement dans le salon et il faut reconnaitre qu’ils maîtrisent l’ouverture de la porte qui grince. Par contre, on les détecte toujours quand ils ouvrent le frigo. Et après, on entend le « crountch crountch crountch » des céréales, à 23h15. Et à côté de ça, à 20h : « Non merci, je n’ai plus faim ». Tu parles ! Je dis « Ils » et « les », mais je sais bien que c’est UNE enfant qui fait ça. Allez hop, coquillettes jambon concombre. Je lui mettrai un petit whatsapp vocal demain, qu’elle ne se pose pas de questions. Dans tous les cas j’achèterai la glace plus tard, sinon ils vont tout bouffer en mon absence. MERDE… La lessive. Je ne l’ai pas étendue. Je ne sais même plus si je l’ai lancée hier ou aujourd’hui. Au secours. J’ai trop la flemme, je relave tout demain matin. Ah, et Chaton veut passer s’acheter un paquet de cartes Pokemon. Ce n’est pas comme s’il en avait déjà quatre boîtes pleines héritées de son frère, mais bon… Si ça lui fait plaisir… Après tout, c’est son argent de poche. Je suis sûre d’avoir vu traîner son porte-monnaie dans le coin, où est-il ? Ah, voilà, sous la chaise de Lapin. C’est quoi ce machin collant ? Je ne préfère pas savoir, poubelle. Je laisse le porte-monnaie sur la table, qu’il ne le cherche pas. Lapin va vouloir acheter un truc aussi. Est-ce que j’ai un euro dans mon porte-monnaie ? Mais quel bol, j’ai un euro ! Un euro pour que mon Lapin s’achète un petit paquet de bonbons. Maintenant qu’il a capté qu’il devait se brosser les dents, je peux lâcher un peu de lest. Penser à dire à Poupette de passer poser les cartables, prendre les sous, et filer au bureau de tabac qu’ils fassent leurs petites emplettes. Bon, j’essaye de me rendormir. Oh là là, Une heure trente-neuf… je vais être fraîche demain. Si je lisais juste un peu ? Mince, je n’ai plus de roman. Je n’accroche pas avec celui-là, je vais le rendre à la bibliothèque. C’est terminé, maintenant je ne me force plus à finir un roman qui ne me plaît que moyennement. Il faut que je passe à la librairie à côté du lycée, si j’ai deux minutes avant la réunion des Seconde, j’essaierai. Elle a l’air top, cette librairie. Et en plus ils vendent de la PAPETERIE ! J’adooore la papeterie. J’avais enregistré des posts lecture sur Instagram, tiens je vais regarder… Ah non, si je vais sur Instagram, c’est fichu, je vais y rester trop longtemps. Je passe mon temps à casser les pieds des enfants pour qu’ils limitent leur conso d’écran, faudrait voir à leur montrer l’exemple, quand même. Combien de jours avant mon concours déjà ? Dix jours. Bon ça va, c’est pas l’agrégation non plus, on se calme. Il faut que je répète encore quand même. Ma conclusion n’est pas très au point. Il faut que je trouve le truc qui les accrochera. Je vais m’en occuper ce week-end. Je le note, sinon je vais zapper. Où est-ce que j’ai mis mon bic ? Ah, là, sur mon agenda. Alors ce week-end, ce week-end… Quoi, « photo individuelle vendredi » ? Il faut absolument que je pense à les peigner le matin avant d’aller à l’école, et que je leur mette une chemisette propre. Qu’ils n’aient pas l’air trop pouilleux. Est-ce que ça existe, dans cette maison, une chemisette propre ? L’avantage d’une chemisette, c’est que les manches ne sont jamais trop courtes, ah ah ! Par contre il faut leur racheter des pantalons, tous leurs jeans sont percés aux genoux et leur arrivent aux chevilles. Ils grandissent trop. Mais ils ne grossissent pas. Je les nourris, pourtant. À ce propos il faut que je voie quand est la prochaine visite chez le pédiatre pour Lapin. Peut-être que je devrais prévoir un plan B pour les enfants le jour de mon concours. Chéri gèrera les petits le matin. Mais s’il ne peut pas venir finalement ? Tant pis, je les mettrai à la garderie du matin. Pas grave. Mais imaginons qu’il ait le Covid ? Ou moi ? Ce serait la merde. We are in a very deep shit, darling. Oui, je dis LE Covid si je veux, franchement, pourquoi féminiser une maladie ? UNE maladie, d’ailleurs, UNE hépatite, UNE peste, UNE vérole, UNE blennorragie, c’est bon, on a notre dose, nous les femmes. Bon OK, LE choléra, LE Sida, LE cancer, LE traumatisme crânien. Match nul. UNE catastrophe. UN cataclysme. LE bonheur. LA joie. Dans le fond, on s’en fout, la joie n’a pas de sexe. LE sexe, d’ailleurs, et LA frigidité. UN orgasme. Franchement, il y a quand même un biais je trouve. Il faudrait que je regarde si des linguistes n’ont pas travaillé sur le genre des noms communs et des émotions, rapporté à leur connotation positive ou négative. Ça doit bien exister ? Je disais quoi ? Oui le Covid, et si les gamins l’attrapent à l’école ? C’est râpé pour mon concours, isolement pour toute la famille. Est-ce que j’ai encore de l’huile essentielle de Ravintsara ? Je rajoute sur la liste. HE Ravintsara. On va tous se dopper au Ravintsara pour niquer ce connard de virus, au moins jusqu’après mon oral. Après, OSEF. Faut quand même que je vérifie si on peut vraiment en prendre régulièrement. Allez, dors. Deux heures cinq, il est plus que temps. Quelle importance dans le fond, les trois quarts de ces trucs qui t’encombrent le cerveau ? Dors, je te dis….

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PRGR

Working-mum décomposée d'une famille recomposée, munie de 4 enfants, d'un mari au loin, d'un blog de compagnie affectueux et ronronnant. Ici on cause éducation, lectures, crises de nerfs, sans jamais se prendre au sérieux.